Depuis
le début de l'été, je découvre avec curiosité
une sensation nouvelle qui m'encombre l'esprit et me bloque les guibolles,
j'ai nommé : la pétoche, les foies, les chocottes, la
trouille, le traczir, en un mot, la peur.
Comme le ver dans le fruit, elle s'est insinuée en moi insidieusement,
progressivement. Lors des premières courses de la saison, elle
était déjà là, tapie, attendant son heure.
Je mettais ce malaise sur le compte de la méforme, sentant
bien pourtant qu'il y avait autre chose. Puis vinrent les courses
plus ambitieuses, plus gazeuses. Le Rocher de Plassa, qui ne m'aurais
guère posé de problème en d'autres temps, est
un premier révélateur. Ce piton qui lache, et qui me
vaudra un pied endolori pendant une bonne semaine, n'est pas fait
pour arranger les choses. Aux Aiguilles de Varan, les symptômes
persistent et s'amplifient. D'abord à la Grise, pourtant débonnaire,
puis à la Rouge, plus sérieuse. Les jambes en coton,
les prises qui se dérobent, l'envie d'être ailleurs...
Suis-je trop vieux pour ces conneries (comme dirait l'autre) ? Est-ce
que j'ai fait mon temps ? Je cherche des raisons, des excuses. Le
manque d'entraînement, la prise de conscience (tardive) de mes
responsabilités de chef de famille, la disparition de Fred
il y a quelques jours, à l'Aiguille de Bacque... Obsédante...
Résolu à ne pas me laisser abattre, je programme un
dernier test en Belledonnes : la Pyramide. Pour me rassurer, j'emporte
l'attirail des grands jours : 40m, coinceurs, sangles, dégaines...
comme si un surplus de matériel pouvait compenser un mental
défaillant. Dès le départ, une bonne surprise
: j'avale le dénivelé à vitesse grand V et, qui
plus est, l'envie est revenue. L'envie de marcher, de grimper, d'en
découdre avec le rocher. Plus haut, l'impression première
se confirme. Je retrouve mes sensations. Le pied est sûr, les
prises franches. Sur l'arête finale, je survole, aérien,
chaque petit ressaut espérant sans cesse de nouvelles difficultés.
Le rocher est redevenu mon ami. Certes, les écailles et fissures
sont nombreuses et franches, l'adhérence excellente. On est
bien loin du lapiaz patiné de Varan. Peu importe. Aujourd'hui,
je pourrais passer partout. J'exécute chaque pas comme une
chorégraphie étudiée, mille fois répétée.
Passement de jambes, équilibre, pointe, fente avant... La peur
a disparu. Je suis redevenu le maître du monde, invincible.
Je revis !
Là-bas, au coeur de la Vanoise, les cendres de Fred se dispersent
aux quatre vents, rejoignant celles de Xavier qui veillent déjà
sur Puy Gris. Saloperie de montagne !..