Il fallait laver l'affront, ne pas rester sur cet échec cuisant.
L'année dernière, nous avions été incapables
de trouver, de nuit, le départ des vires. Nous étions
rentrés penauds et honteux au refuge, subissant les silencieux
sarcasmes du vieux gardien. Ne pas passer, c'est frustrant. Ne pas trouver
le passage, c'est humiliant. Surtout, dans du F… Mais voilà
le vengeur masqué, bien décidé cette fois-ci, à
trouver la voie. Ça prendra le temps qu'il faudra.
Je retrouve
la belle marche d'approche le long du torrent, dans les mélèzes,
les petits lacets, le beau verrou rocheux dominé par le refuge.
Plus de mains courantes, à cette époque. Il faut faire
sans. J'ai l'habitude... Le refuge d'été est fermé,
va pour le refuge d'hiver. Encore un gros quart d'heure, dans des gradins
agréables. J'arrive à l'ancienne cabane à la tombée
du jour. Ça c'est du refuge ! Un confort spartiate, rustique,
pas de fioritures mais l'essentiel y est. On se rapproche de la vocation
première, celle de l'époque héroïque, mais
aussi de la définition du Petit Larousse qui parle d' "abri
de haute montagne". Un abri, indispensable à la survie dans
ce milieu montagnard qui peut se montrer si hostile, à l'occasion...
Un abri, rien de plus, rien de moins. A cent lieues des dérives
mercantiles des refuges modernes, transformés en hôtels
d'altitude et pompes à fric dans lesquelles le misérable
"hors-sac" que je suis, à la recherche d'un simple
toît, est rarement le bienvenu. Triste époque...
Le lendemain,
je démarre tard de façon à arriver de jour sous
la grande barre rocheuse. Le passage clé est bien visible, cette
fois. On aperçoit même un cairn, un peu plus haut. De nuit,
ce petit bloc en surplomb semblait infranchissable. Au-delà,
les célèbres vires, exposées mais relativement
faciles, serpentent de cairn en cairn. Coupées par quelques coulées
de glace, compte tenu de l'époque tardive… On débouche
ensuite sur l'épaule neigeuse, assez exposée, qu'on remonte
sans difficulté jusqu'au dôme sommital dominé par
la Centrale, d'un tout autre calibre. Ça valait le coup de revenir,
quand même… Allez, fini de rêver, l'hiver arrive.
Redescendons dans l'univers des hommes. Tout doucement...