Il est des sommets qui se refusent obstinément à vous
et dont la "conquête", avec le temps, vire à
l'obsession. Objectifs récurrents, échecs récurrents…Jusqu'à
ce beau jour de mai, à marquer d'une pierre blanche, la Barre
fut très nettement en tête dans ce palmarès, où
figurent entre autres la Grande Casse, le Lyskamm ou le Cervin. Pas
moins de cinq tentatives ont été nécessaires
! Lors des deux premières, touristes parmi les touristes, nous
visions plus sérieusement le Dôme, la Barre n'étant
qu'une option. Pour la troisième, je m'étais juré
une tentative… qui s'est soldée par un abandon, dans
des plaques de glace vive, sur la gauche de la brèche Lory.
La quatrième devait être la bonne mais le mauvais temps
s'en est mélé. Sans aucune visibilité, nous avions
franchi le pas rocheux de la brèche Lory et attaqué
l'arête, refusant l'évidence de l'échec. Mais
compte tenu de la purée de pois et étant donné
que Sylvie, qui nous attendait sous la brèche, devait se refroidir
sérieusement, nous avions une fois de plus abdiqué.
Un succès dans de telles conditions aurait été
vain de toute façon…
Il a
neigé hier… Avec trois jours de beau temps devant nous,
nous programmons, après la longue montée au refuge,
une journée de transition à la Roche
Paillon. Le col Emile Pic, juste au dessus du refuge, est vite
atteint, malgré une inexplicable méforme. Délaissant
Neige Cordier, nous tirons à main gauche, seuls, dans la belle
pente de neige qui mène à la Roche Emile Pic. S'en suit
une arête grandiose, en neige fraîche où nous traçons
avec délectation une tranchée jusqu'au sommet. Notre
petite forme nous a contraints à lâcher du lest au col.
Cette bêtise nous privera d'un retour par le beau couloir qui
rejoint directement le refuge. Grosse frustration…
Le jour
J arrive enfin. Nous remontons pour la enième fois l'interminable
faux plat menant à la raide pente finale. Comme à l'habitude,
au sommet du glacier le soleil innonde les Agneaux et réchauffe
nos petites carcasses. Comment pourrait-on se lasser d'un tel spectacle
? Arrivés à la rimaye, nous remarquons les traces de
la veille tirant droit sous le sommet. Ça ne fait plus aucun
doute maintenant, nous allons nous farcir cette Barre tant convoitée.
Et avec la manière, s'il vous plaît, par la voie directe
! Avec une telle neige et nos deux piolets, c'est en effet un jeu
d'enfant. En quelques minutes, nous atteignons le sommet, incrédules,
en songeant à toutes ces tentatives avortées, en plein
été, dans ces pentes glacées. La Barre au printemps,
c'est quand même autre chose !
Nous redescendons par l'arête, jusqu'au Pic Lory, où
nous plongeons dans la pente. Une petite dalle saupoudrée de
neige fraîche nous pose un premier et dernier souci, comme pour
nous rappeler que la Barre nous tolère en son sein, mais qu'elle
nous tient à tout moment à sa merci. Dans une neige
profonde, nous rejoignons la rimaye, pleine pente, puis le grand plat
menant au refuge, lorgnant au passage la Grande Sagne et le couloir
de la Barre Noire, qui deviennent les prochains objectifs du secteur.
La Barre a passé la main, enfin…