De retour au col des Ecrins, neuf ans après
un premier passage en solitaire (cf. Pointe
Louise) qui m'avait laissé de grands souvenirs de pente
raide.
Nous sommes quatre
cette fois-ci à galérer côte à côte
dans la neige béton. L'exposition est maximale. Les pointes
avant s'emploient frénétiquement à assurer de
bien maigres appuis. Dans le final rocheux, le câble a été
changé. L'itinéraire y a gagné en verticalité,
dans sa première partie du moins. Je négocie tant bien
que mal cette dernière difficulté en compagnie de l'autre
solitaire de la bande, un jeune skieur qui maîtrise bien son
sujet. Alors que nos deux poursuivants peinent
à l'attaque du rocher, nous débouchons ensemble
au col où nos chemins se séparent déjà.
Je tire à gauche en direction de la Pointe Xavier Blanc, objectif
de la journée. De son côté, après avoir
attendu ses congénères, il chausse les skis et poursuit
sur le Dôme.
Mon incartade sur
le glacier Blanc est de courte durée. Comme il fallait s'y
attendre, la soupe est au rendez-vous. Je pense à mes raquettes
qui ricanent dans la voiture. Bien décidé
à en finir rapidement avec l'horrible descente qui s'annonce,
j'entame prestement le retour. D'abord dans le rocher où mes
pointes, chaussées par anticipation, hurlent de douleur. Puis
dans l'interminable pente neigeuse, toujours aussi béton, où
j'apprécie mon deuxième piolet. Alors que mes forces
(et mon moral) commencent à défaillir sensiblement,
je sors des difficultés avec un indiscible soulagement.
Déjà, mon
jeune collègue pointe le bout de son nez dans la fenêtre
du col. De retour sur la moraine, je me retourne fréquemment
pour suivre sa progression. Il hésite, atermoie, entame pleine
pente, remonte, rejoint le rocher en travers... Il en bave autant
que moi, ça me rassure. Après quelques mètres,
un bruit de chutes de pierres me fait me retourner à nouveau.
Je tente en vain d'en localiser la source. Plus de trace de mon poursuivant.
Il a dû se faire une frayeur et s'arrêter sur un bloc.
A moins que... Je me retourne de plus en plus souvent, scrutant chaque
mètre de pente, dans l'espoir de repérer un mouvement,
un reflet... L'inquiétude augmente. Au fil des secondes puis
des minutes, l'hypothèse de la chute gagne du terrain. Je décide
de descendre à toute allure pour alerter les secours, au cas
où. Mes sacro-saints principes d'autonomie et d'engagement,
me faisant fuir les portables comme le Grand Satan, sont tout à
coup battus en brèche. A la moitié du vallon, le vrombissement
de l'hélico vient confirmer mes craintes. Après m'avoir
survolé, il file vers le col. Cette fois, plus de doute possible,
un malheur est arrivé. Le groupe de deux qui suivait a dû
donner l'alerte.
J'arrive à la Bérarde quasimment avec l'hélicoptère.
Je le suis du regard jusqu'à la drop zone, au bout du parking.
Les trois sauveteurs sortent un corps sur une civière pour
lui prodiguer les premiers soins, à l'ombre d'un arbre. Je
termine la descente à fond la caisse et cours à la DZ.
Immédiatement, mon regard est attiré par les chaussures
de rando orange que j'avais à hauteur du visage, il y a quelques
heures à peine. Plus de doute possible sur l'identité
du blessé dont on me confirme la provenance. Son état
à l'air des plus préoccupants. Deux hommes à
terre s'activent auprès de lui, le troisième, debout,
tient la perfusion. Je ne les dérange pas plus longtemps et
cherche le moyen de me rendre utile. Dans l'immédiat, je dois
retrouver son compagnon, qui, contrairement à nous, a eu la
sagesse de rebrousser chemin au début des difficultés.
Il doit être prévenu. Je fais le tour de la Bérarde
pour le dénicher. Enfin, sur le parking à l'entrée
du village, voilà la même paire de chaussures orange
près d'une voiture. Je cherche en vain les mots justes. Qu'importe,
le message est passé. Il file vers la drop zone.
Quelques minutes plus tard, l'hélico
reprend son vol, direction Grenoble. Le compagnon du blessé
m'apprend peu de choses, les sauveteurs n'ont pas été
très bavards. Il faudra attendre les radios. Visiblement choqué,
l'oeil hagard, il reprend la route en direction de la vallée.
Je le regarde s'éloigner, alors que les vieux démons
ressurgissent. Xavier, Fred...
Que restera-t-il de cette sortie aux Ecrins ? Cette solidarité
qui nous a tous réunis au plus fort des difficultés,
le grand soulagement ressenti au bas de la pente, qui se double maintenant
d'un étrange sentiment de culpabilité, une paire de
chaussures orange... et un visage en sang, sous un masque à
oxygène.