Première sortie au printemps dans un secteur que je pensais
connaître sur le bout des ongles. Mais tout semble bien différent
à cette époque de l'année, dès le Pont
du Ban, où les nombreux restes de coulées en provenance
des contreforts du Pelvoux obligent à laisser la voiture, et
rallongent d'autant une marche d'approche déjà conséquente.
Au terme de cette longue et moite ascension, nous atteignons enfin,
dans le nuage, le refuge non gardé, livré aux bons soins
des alpinistes hivernaux. Lorsque, comme aujourd'hui, la visibilité
est moindre, l'âcre remugle émanant des lieux d'aisances
et du socle de roches millénaires qui les supportent, tapissé
des offrandes merdeuses de générations de gros intestins,
vous permettra heureusement de situer avec précision ce temple
de la haute montagne, pour peu que vous ayez la chance de progresser
sous le vent. Fuyant cette pestilence, nous nous précipitons
à l'intérieur où les puissantes fragrances musquées
de l'homme dans la fleur de l'âge, savant mélange de
sueur aigre, flatulences et odeurs de pieds, nous saisissent à
la gorge. Ça pue le phoque. Et le phoque mouillé qui
plus est. Afin de nous fondre dans cette nauséabonde assemblée,
nous apportons notre modeste offrande - chaussons, chaussettes et
autres vêtements intimes odoriférants - à un poële
déjà bien entouré par les paires de nos pairs.
Il faut ensuite dénicher une table libre, et vierge de détritus,
située à la distance idoine de la maigre source de chaleur,
qui se révèlera puissante source de puanteur.
Quelle ironie de nous voir tous, avides
de solitude, pureté et grands espaces (certains plus avides
que d'autres), condamnés pour quelques heures à la promiscuité,
à l'immondice et aux miasmes. Le meilleur restant encore à
venir : l'inévitable ronfleur de service qui remplira pour
le plus grand bonheur de tous sa mission d'empêcheur de dormir
en rond. Sans compter l'ouvreur de fenêtre, en compétition
silencieuse avec le fermeur de fenêtre. Vive la vie en collectivité
et bonne nuit à tous !..
Le lendemain, la Barre est grandiose, saupoudrée de frais.
La montée à la Roche Faurio est sans histoire, si ce
n'est un final rocheux très aérien, dans lequel bien
peu de skieurs doivent s'aventurer, et l'obsédante présence
de nuages bas prenant d'assaut la grande dame blanche, lentement mais
sûrement. Ce soir, pour changer d'air, nous coucherons au glacier
Blanc. Ensuite, en partance pour le Dôme du Monétier,
nous abandonnerons au col où le mauvais temps finira par nous
rattraper définitivement. On n'a pas fini de puer le phoque...