Cadeau royal ! Pour mes 30 ans de bons et loyaux services, la Meije
m'est offerte sur un plateau, et la traversée en prime. Malheureusement,
l'été est pourri. Je campe un mois à côté
du téléphone qui finit par sonner, à la mi-août.
Il était temps. L'illustrissime BG., maître des lieux,
dont je vais avoir l'honneur de squatter la corde, me propose enfin
une date. C'est parti !
Pour
me tester et éviter le long trajet jusqu'à la Bérarde,
BG décide de rejoindre le Promontoire par les Enfetchores,
qui portent bien leur nom. Je tente en vain de mémoriser le
cheminement qui serpente sur ces deux échines rocheuses, dans
l'idée d'un éventuel retour en solo. Nous arrivons au
refuge pour l'apéro. Apparemment satisfait de ma prestation,
mon maître me propose un départ rapide, le lendemain,
pour profiter d'une face encore vierge de cordées. Nous préparons
nos sacs en conséquence et ne dormons que d'un oeil, prêts
à l'abordage.
A l'heure où nos coturnes beurrent encore leurs tartines, nous
attaquons déjà le Crapaud, qui me cueille à froid.
Il faut la chercher bien loin, cette putain de prise de main. Puis
c'est le couloir et la pyramide Duhamel, la muraille Castelnau…
autant de noms qui font rêver. Il fait toujours nuit noire.
Je ne vois pas le gaz alors j'imagine, c'est parfois pire… Ma
frontale trouve le moment bien choisi pour rendre l'âme. Je
rejoins Bruno à tatons pour un changement d'ampoule express.
L'aube nous rattrape au glacier Carré où je retrouve
un instant mon élément. Le final, de jour, ne pose plus
guère de problème. Une dernière contorsion dans
le Cheval Rouge pour doubler une cordée de bivouaqueurs léthargiques
puis c'est l'astucieux détour en face N et le sommet du Grand
Pic. Le Grand Pic, nom de Dieu !!!!! Mais restons concentrés,
la suite promet d'autres réjouissances.
Au prix de grands rappels, nous atteignons la brèche Zsigmondy
et remontons ensuite sous la Dent, dans la glace, le long du célèbre
câble. Puis les pics s'enchaînent. Ça cramponne
bien. Plus de glace... Première, deuxième, troisième
Dent, suivies de grands rappels. Un petit souci dans l'un d'eux où
je pendule à gauche et me retrouve en pleine face Sud. BG,
40m plus haut et hors de vue, n'entend pas mes cris de goret et continue
bravement à donner du mou. Je rejoins la brèche au prix
d'une traversée héroïque sur gratons dominant 800m
de gaz. Sensations garanties. Enfin, le fameux Doigt de Dieu. Je me
remémore sa silouhette élancée, surplombant la
face sud, vue de l'Orientale l'année précédente.
Qui aurait dit que j'en foulerai le sommet un an plus tard ? En quelques
minutes, nous rejoignons l'Aigle où la gardienne, incrédule,
nous accueille, à 10h du matin, après seulement 6h de
course (c'est le cas de le dire...). En savourant une pause bien méritée,
j'envisage déjà secrètement un prochain retour,
en tête cette fois-ci et si possible de jour pour mieux apprécier
tous les passages clés.
Nous voici repartis, pour la longue descente sur le Pont des Brebis.
De retour à la voiture, il faut régler la note. Triste
épilogue. Après ce que nous avons partagé, comment
ramener le débat sur un misérable plan pécunier
? Désireux d'abréger cet instant de gêne réciproque,
je laisse à BG un chèque en blanc, avant de prendre
rapidement congé. Un blanc seing traduisant à la fois
ma totale confiance et ma répugnance à accorder un prix
à de telles émotions. Inestimables, définitivement.