C'est encore parti pour un de ces enchaînements d'enfer dont
Thierry a le secret. Nous voilà donc en fin d'après-
midi au petit village de Ru, dans ce Valpelline que je retrouve après
une récente visite en Mai. Nous mangeons à la
voiture et avançons jusqu'à la nuit, ce sera toujours
ça de gagné pour demain. A la lueur des frontales, nous
déplions les duvets vers 2350 m, dans un petit carré
herbeux pas trop bosselé, aux abords de la denière bergerie
en ruine. Qui n'a jamais bivouaqué en montagne, le nez dans
les étoiles, ne peut imaginer le spectacle. Le terme "nuit
noire" n'a ici aucun sens. Le ciel scintille de mille feux, de
milliards de feux, libéré des envahissantes pollutions
lumineuses de nos villes, banlieues et campagnes. Le sommeil est long
à venir...
Le lendemain,
après l'inhumaine épreuve de la sortie de duvet, nous
enchaînons les sommets, en les savourant un à un. Deux
morceaux de choix : la belle arête SO du Bec d'Epicoune et surtout,
l'aérienne arête S du Chardoney, délicate à
souhait, rejoignant le col Berlon. Comme le versant E du col ne nous
dit rien qui vaille, nous rentrons par la large Combe de Crête
Sèche, histoire d'allonger un peu la boucle.
Au refuge, les désagréments commencent. Pour rejoindre
notre bivouac, il faut tirer à flan, dans un immonde pierrier
broussailleux. Je commence à saturer. Mais le pire est devant
nous. Il nous reste à traverser le bouillonnant torrent de
Vertsan, entrecoupé de petits ressauts. Ce sera le passage
le plus risqué de la journée, compte tenu de mon état
de fatigue avancée qui me pousse à tenter le tout pour
le tout. Se noyer en montagne, un comble ! Surtout en cette année
de grande sécheresse...