Nous avions cotoyé et longuement admiré, l'année
précédente, ce Dolent, splendide pyramide de glace,
bien connue pour marquer la jonction des frontières Suisse,
Française et Italienne. Son arête Gallet, flamboyante
au lever du soleil, était devenue une obsession. Cette année,
nous nous contenterons prudemment de sa voie normale, versant Italien.
A titre de reconnaissance…
Partis
relativement tôt de l'A Neuve, en Suisse, pour être sûrs
d'avoir de la place au bivouac, nous nous dirigeons vers le petit
col Ferret, bien visible. Au col, nous passons en Italie et pénétrons
dans le nuage. C'est le jour blanc. En l'absence – étonnante
- de traces, nous effectuons le virage à droite indiqué
sur la carte et, le nez sur l'altimètre, tentons de nous orienter.
Vers 2700 m, une trouée providentielle nous permet de repérer
le terrain. Le bivouac Fiorio n'est alors plus qu'à quelques
mètres. Désert… Il faudra s'employer à
en dégager l'entrée, à grandes pelletées
de raquettes. Nous ne resterons pas seuls longtemps, c'eût été
trop beau. Deux groupes profitant de nos traces et de nos travaux
de déblaiement nous rejoindront sur le tard. Le premier restera
dans la petite cabane en contrebas, tandis que le second, une bruyante
troupe d'Italiens (pléonasme), animera une soirée que
nous espérions naïvement paisible…
Le lendemain nous progressons rapidement sur une neige dure. Les raquettes
s'imposent par la suite. Le lever de soleil embrase le Triolet. Dans
le dernière pente raide avant le Mont Grépillon, une
plaque traîtresse nous surprend. En un instant, la cassure se
propage sur toute la largeur de la face et la plaque dévale
la pente avec fracas. Elle finit par mourir miraculeusement dans une
cuvette quelques dizaines de mètres plus bas, au pied du groupe
d'Italiens qui n'en menaient pas large. Là où des skieurs
auraient sans doute perdu pieds, nos piolets nous ont permis de tenir
sur la sous-couche gelée. Nous nous débarrassons frénétiquement
de nos raquettes pour chausser tant bien que mal les crampons et atteindre
le replat, sous le Grépillon, où un regroupement s'effectue.
Chacun y va de son petit commentaire d'initié. Bien entendu,
tout le monde l'avait vue, cette satanée plaque, sauf nous.
Il n'empêche que vous vous dirigiez tous droit dessus, bande
de petits malins...
Vexé et énervé, je passe en tête la petite
rimaye d'abord puis la raide pente finale, en brassant une neige profonde
mais stable cette fois-ci. Nous débouchons alors sur la très
belle arête sommitale, aux faux airs d'Aiguille Verte. Une jolie
vierge, aux trois-quarts enfouie sous la poudreuse, trône près
d'une petite pancarte de bois. Par acquis de conscience, nous nous
encordons pour la descente. Les groupes qui nous suivent profitent
une fois de plus de nos traces. Beaucoup ne monteront pas… Un
seul intrépide tente la descente à skis depuis le sommet.
Chapeau bas, voilà ce que j'appelle un vrai skieur.
Demain, le Valais nous attend. Mais les grands faux plats de l'Allalinhorn,
puis du Strahlhorn, nous sembleront bien insipides après les
belles émotions du Dolent. Vivement l'arête Gallet...