Qui suis-je ?
- Je me promène
en bandes multicolores et criardes, repérables à des
kilomètres à la ronde.
- Je considère
avec méfiance, et bien souvent mépris, tout ce qui est
étranger à mon univers.
- J'abandonne,
faute d'équipement adapté, à la première
difficulté rocheuse ou mixte, dédaignant la plupart
des points culminants et me privant ainsi de panoramas grandioses.
- Lors de la descente,
seul véritable but de ma course, je pousse des petits cris
d'extase, en tordant du cul.
- Je me retourne
fréquemment pour admirer les traces serpentines dont je souille
chaque pente vierge.
Je suis…
Je suis…
Le skieur bien
sûr !
Le skieur "pur sucre", à ne pas confondre avec le
montagnard hivernal, plus discret et par la même plus rare.
Le premier, amoureux de la glisse,
s'échappe plus ou moins fréquemment du béton
des stations pour s'aventurer hors piste, en groupe, préférentiellement
de fin mars à début juin sur les grandes classiques
surfréquentées et "surtracées". Le
second, amoureux de la montagne, est skieur par nécessité.
S'il affectionne les joies de la glisse, il ne fait pas de la descente
une fin en soi, mais l'un des nombreux plaisirs d'une course hivernale.
Solitaire ou en petit groupe, il recherche les pentes vierges et,
en montagnard expérimenté, n'hésite pas à
prendre des risques calculés sur des itinéraires exigeants,
nécessitant parfois un minimum de portage et l'usage des crampons,
du piolet, voire de la corde. Mais les deux types de skieurs coexistent
parfois, ainsi que de nombreuses variétés hybrides,
entretenant ainsi la confusion chez le non-initié. Mais patience,
l'expérience aidant, vous apprendrez à les distinguer
du premier coup d'oeil.
Aujourd'hui, en route pour une reconnaissance à l'Aiguille
des Glaciers (et peut-être plus…), je rejoins, avec une
immense frustration, les premiers groupes de skieurs bigarrés
qui descendent du refuge Robert Blanc. A une demi-heure près,
je montais en tête, seul. Au lieu de cela, je me trouve pris
en sandwich dans une file interminable... et hostile. Je me fais tout
petit chaque fois qu'une de mes raquettes effleure la sacro-sainte
trace empruntée par la procession. Le lynchage n'est pas loin.
Déçu plus qu'étonné, je constate qu'aucun
"skieur montagnard" n'est présent dans le lot. Personne
pour tenter les couloirs finaux de l'Aiguille des Glaciers, qui devrait
pourtant être le but naturel de cette course. Personne pour
me suivre sur la belle arête menant à la Lée (ou
Lex) Blanche. Isolement garanti, à quelques hectomètres
de ces disgracieuses créatures aux longs pieds s'agglutinant
à plaisir sur l'épaule, en une bien pâle imitation
d'un groupe de manchots luttant contre une bise cinglante. Et si on
les interroge, nul doute qu'ils prétendront tous, de bonne
foi qui plus est, avoir "fait" l'Aiguille des Glaciers,
grande classique à skis. Pour ma part, je n'ai même pas
tenté ma chance, rebuté par la raideur du couloir en
glace, et les nombreux regards inquisiteurs des manchots en question.
Un retour s'impose. Avec un peu plus d'intimité…