En cette fin d'après midi maussade, nous sommes seuls dans
la benne qui nous conduit à l'Aiguille du Midi, là-haut,
dans les nuages. Cette solitude, en ce lieu d'ordinaire surpeuplé,
a quelque chose de surréaliste.
Au bout
du tunnel, l'ambiance est sévère : jour blanc virant
au gris, vent glacial, grésil… Et si on bivouaquait ici
?…
Nous partons. La trace, énorme, témoigne de la surfréquentation
des lieux. Nous rejoignons bientôt quelques petits groupes et
parvenons vite au refuge, signalé par un éclairage extérieur,
bien utile ce soir. La porte franchie, nous changeons de monde. Le
refuge - l'hôtel devrait-on dire - est immense, d'un confort
indécent à une telle altitude et grouille des habituelles
grandes gueules. Finalement, on était mieux dehors…
Le lendemain (après un petit déjeûner imposé
!) nous démarrons rapidement puis (surprise!) nous croisons
la cordée de tête qui redescend. "C'est pas la peine.
Ça passe pas." qu'ils disaient. Nous n'en croyons rien
et c'est tant mieux. Après quelques tâtonnements, dus
à la nuit noire et à l'absence totale de perspective,
nous traçons un passage dans le dédale de la rimaye.
Des dizaines de cordées nous emboîtent le pas mais nous
sommes déjà sur l'épaule et, bientôt, au
sommet du Tacul. Le jour se lève, révelant un décor
grandiose.
Nous repartons pour l'épaule où les cordées ayant
bêtement dédaigné le sommet ont poursuivi notre
trace, dans la neige profonde. Repassés en tête, nous
traçons à nouveau. La fatigue s'installe peu à
peu. La route du Mont Blanc passe à droite, sur l'épaule
du Maudit mais nous tirons pleine pente, bien décidés
à atteindre ce sommet mythique, que nous ne concevons pas de
contourner. La rimaye, infranchissable cette fois-ci, nous arrêtera
vers 4300m, à deux doigts du sommet, devant la prestigieuse
arête Kuffner. Personne n'ira si haut, ce jour-là. Piètre
réconfort… Nous rentrons. La traversée sur le
Mont Blanc, sans le Maudit n'aurait eu aucune saveur.
De retour au refuge, nous décidons de rentrer par la vallée
blanche, pensant y trouver une bonne trace. Que nenni ! Neige vierge,
champs de crevasses, ponts de neige dont nous éprouvons tour
à tour la fragilité à cette heure tardive. Il
faut remonter, encore… Nous payons maintenant les efforts du
matin. Chaque pas est une souffrance, et une victoire à la
fois. Lessivés, nous arriverons à attraper la dernière
benne, synonyme de salut. Une journée qui restera dans les
annales…