Chaque année les vacances d'été marquent le retour
d'une espèce de nuisibles qui, en envahissant massivement le
biotope du montagnard, le condamne par là même à
une insupportable baisse d'activité. J'ai nommé : le blaireau
des montagnes, dont une sous-espèce, le blaireau skieur, plus
précoce, est particulièrement détestable.
Les caractéristiques comportementales de ces méprisables
individus se révèlent pleinement au sein de l'espace clos,
sécurisant, que constitue le refuge. Là, face à
un auditoire tout acquis à leur cause, les blaireaux paradent.
Certains initient leurs congénères, béats d'admiration,
au moufflage, nœuds de Prussik et autres techniques absolument vitales
à l'extérieur de l'enceinte du refuge. D'autres, pourvus
d'un ego démesuré, et d'une vanité sans bornes,
relatent avec éloquence leurs prouesses dans telle ou telle voie
prestigieuse, à la seule mesure de leur talent.
Le lendemain, la montagne, impitoyable, les ramène brutalement
à la réalité. On croise alors, le plus souvent
à la descente, des caravanes de blaireaux agonisants, hors d'haleine
dès que la pente dépasse les 20° et souillant leur
combinaison flambant neuve à la première petite difficulté.
Une étude empirique montre d'ailleurs que les plus beaux spécimens
sont toujours les plus tardivement croisés, la superbe du blaireau
au refuge étant inversement proportionnelle à sa vitesse
de progression et à son aisance sur le terrain. Et inversement,
les plus discrets le soir à la veillée sont souvent les
premiers au sommet le lendemain. Certains de nos blaireaux, les plus
téméraires, iront même jusqu'à alimenter,
de façon récurrente, la rubrique des faits divers. Ils
attireront ainsi périodiquement sur le microcosme montagnard
les foudres des médias parisiens, trop heureux de réouvrir,
du haut de leurs tours de verre, le débat démago de la
montagne interdite ou des secours payants.
Au bivouac
du Petit Mont Blanc, nous écoutions, béats d'admiration,
les ambitieux projets de nos compagnons d'un soir. Une traversée
de Tré-la-Tête puis de Bionnassay et du Mont Blanc, via
Durier. Devant un tel programme, nous n'osions piper mot. Notre "simple"
ascension de Tré la Tête nous semblait tout à coup
bien pâle.
Le lendemain, après une courte marche, nous retrouvons nos ambitieux
compagnons dès le Petit Mont Blanc, malgré leurs deux
bonnes heures d'avance au départ. Incrédules, nous les
contemplons, en perdition dans la petite pente débonnaire rejoignant
le glacier, accrochés avec l'énergie du désespoir
à… une corde fixe (!!!) qu'ils ont apparemment mis un temps
fou à installer. Blaireau d'or pour vous les amis. Encore deux
ou trois semaines de marche à ce rythme et vous rejoindrez Durier...
Vous n'êtes pas au bout de vos peines. Pour le Mont Blanc, on
peut toujours rêver...
En ce qui nous concerne, le vent soufflant en tempête sur l'épaule,
à quelques encablures du sommet oriental, nous privera d'un but
qui nous semblait pourtant acquis, compte tenu du grand beau temps et
d'une bonne forme physique. Ne jamais vendre la peau de l'ours…
N'est-ce pas les blaireaux ? A propos, où êtes-vous passés
?