Notre
bavante Oberlandaise nous a autant cassés sur le plan mental
que physique. Deux jours de repos sont nécessaires. L'alibi
de la météo est pour le moins fallacieux. Loin de nous
remettre en jambes, le Pic de Tenneverge va nous tuer un peu plus.
Notre grande ambition désormais : le "4000 le plus facile
des Alpes". Va-t-on seulement y arriver ?
De retour à Tasch, 7 ans jour pour jour après notre
premier périple dans le Valais, nous retrouvons le petit carré
d'herbe à l'abri des regards, qui a déjà accueilli
discrètement notre tente à l'époque, dans cette
vallée où tout est interdit, sauf d'avoir le porte monnaie
bien garni. Au matin, c'est le premier train, puis la course à
la première benne, portés par la marée humaine,
jusqu'au Klein Matterhorn. Surréaliste. Mais qu'est-ce qu'on
fout là ? Ecrasé par toute l'équipe de Suisse
de ski, une fixation dans les côtes et un bâton dans le
nez, j'atteins avec bonheur cet état de détachement
transcendental qui fait ma force dans les conditions extrêmes.
Après une éternité, nous nous ruons enfin dans
le froid sibérien et les bourrasques de grésil qui accueillent
joyeusement notre arrivée. Enfin des conditions de vie acceptables...
Les Breithorn O et Central avalés, nous poursuivons sur Pollux.
Dédaignant la grande pente de neige de la face O, nous optons
pour l'arête SO rocheuse, qui comporte un petit passage câblé
coton, surmonté d'une grande vierge métallique d'un
goût douteux. Puis c'est la descente, par l'arête SE,
délicate également. J'en perd mon piolet, qui fait le
saut de l'ange dans la face E. Adieu, fidèle compagnon. J'écrase
une larme... Mais quelques minutes plus tard, voici qu'une petite
tache jaune attire mon regard dans un couloir en contrebas. Un bout
de dragonne ! Tiens bon camarade, j'arrive ! Au prix de quelques risques
calculés, assuré par Thierry, me voici de nouveau en
possession du bien chéri, qui affiche les stigmates de sa chute
comme autant de cicatrices gagnées au combat. Calculés,
les risques ? C'est sûr, pour un piolet à 800 balles...
Castor est désormais tout proche,
ravagé par une trace profonde. Mais Thierry, tout aussi ravagé,
décide d'en rester là. J'hésite un instant à
terminer seul. L'heure avancée, les quelques grosses crevasses
et l'esprit d'équipe m'en dissuadent. Difficilement... Merdouille
! Y'a des années comme ça. Faut pas insister.